Le consulting expliqué à ma mère

Je suis consultant. Je fais du conseil, du consulting quoi, comme 30 000 petits camarades en France. Et dimanche dernier, je m’étais lancé un défi : faire comprendre à ma mère ce qu’était mon métier de consultant.

Comme tout bon consultant (les consultants sont modestes), je me devais de bien préparer l’exercice. Première difficulté : pas de vidéoprojecteur chez mes parents. Et un consultant sans son diaporama c’est un peu comme une troupe d’assaut sans support aérien. On se sent seul… très seul.
Je devais donc travailler le discours, trouver des mots simples, être pédagogique. Deuxième difficulté car le consultant aime bien les mots compliqués et les phrases alambiquées. Qu’il eut été simple de dire à ma mère : “J’accompagne les décideurs de grandes entreprises dans la transformation stratégique de leur business model afin que leur organisation reste à l’optimum de performance dans un écosystème socio-économique et technologique volatile et incertain.” ou bien quelque chose de plus proche des hommes et des femmes qui font vivre l’entreprise : “Je propose des scénarios de rationalisation des processus de développement du capital humain visant à dynamiser les potentiels d’innovation dans une logique disruptive“. Je relisais plusieurs fois ces phrases avec un réel sentiment d’autosatisfaction. Puis, dans un instant de lucidité, je saisis que ma mère, pourtant enseignante pendant 40 ans, allait y perdre son français sans comprendre grand chose de ma vie professionnelle.
Dans quoi m’étais-je donc embarqué !
Ma première idée fut de regarder dans le dictionnaire : “Personne qui donne des consultations, qui agit à titre de conseil“. Patatra ! Toujours la même chose dans les dictionnaires : des définitions tautologiques qui ne parlent qu’à ceux qui connaissent déjà le sens du mot recherché. Mauvaise piste, donc.
Ma deuxième idée fut un réflexe professionnel : aller chercher dans les études et les articles sur le web pour trouver mon bonheur. Je tombais alors sur un article de David Graeber qui classait le consulting dans sa liste des bullshit jobs (lire “métiers à la con”). Je ne voyais aucune utilité à faire ce type de cadeau à ma mère qui pensait déjà en son for intérieur que j’aurais dû être ophtalmologue puisque je porte des lunettes. CQFD. Un métier qui du reste n’était pas dans la liste de Graeber. Encore une fausse piste. Damned.
C’est là qu’un éclair me traversa, souvenir de cours de français sur les figures de styles. Que n’y avais-je pas pensé plus tôt ! La comparaison allait rendre mon métier aussi limpide que de l’eau de source. Maintenant, il fallait la trouver. Je commençais alors à me répéter “Le consulting, c’est comme…”
… répondre à un ami qui vous demande votre avis sur un sujet et lui en exposer 3 possibles et intéressants, en vous gardant bien de lui donner votre avis in fine !
… vous retrouvez dans la file d’attente d’un fast-food en cogitant sur les axes d’amélioration du processus de production des burgers, et faire perdre leur temps aux clients derrière vous car vous avez oublié de faire votre choix lorsque la vendeuse vous sort de vos réflexions productivistes.
… réaliser une liste d’invités sur Excel pour votre mariage et programmer une macro pour automatiser le plan de table (en réalité, j’ai abandonné l’idée après quelques tentatives infructueuses où ma belle-mère se retrouvait systématiquement à ma table).
Mais en les regardant à deux fois, je me mis à douter de la puissance d’éclaircissement de ces comparaisons. Pourquoi alors ne pas aller un cran plus loin et raconter une histoire. Je savais évidemment tout sur le story-telling, ou plus exactement, j’avais lu le début d’un article tweeté sur le sujet la semaine passée. Pourquoi ne pas essayer ? Ce qui marche bien dans les histoires, c’est l’humour. Je décidais donc de livrer à ma mère la seule histoire que je trouvais drôle (et éclairante) sur mon métier :
“Un consultant arrive auprès d’un berger dans les alpages. Il lui dit qu’avec sa méthode, sa science et sa rigueur, il est capable de dénombrer à l’unité près le nombre de têtes dans son troupeau. Le berger l’écoute sans franchement être captivé. A cela, le consultant ajoute que si sa réponse est exacte, il prendra un mouton pour faire un méchoui. Amusé par l’audace du citadin, vraisemblablement venu de Paris, le berger accepte le marché. Alors, le consultant sort tout un attirail de son coffre et commence à réaliser une somme d’opérations techniques, à collecter et à compiler des centaines de données sur un tableur, à échanger avec des confrères aux quatre coins du monde grâce à sa connexion 4G. Finalement, au bout d’une heure, il revient vers le berger pour lui annoncer le chiffre de 457 têtes. “C’est exact” dit le berger avec un léger trait de surprise sur le visage. Puis en regardant le consultant aller quérir son trophée et le rapporter à sa voiture, le berger dit : “Alors c’est ça le consulting, vous arrivez sans y avoir été invité, vous me donner une information que je connais déjà et en plus vous ne connaissez rien au métier puisque c’est mon chien que vous avez pris !”
Et dimanche arriva…
Lorsqu’entre les asperges vinaigrette et le rôti, ma mère me demanda d’un ton mêlé de bienveillance et d’habitude “Ça va ton travail, mon chéri ?”, je répondis simplement “Oui” et me dis intérieurement que garder quelques zones de mystère a finalement du bon, le dimanche, en famille. Et puis qui sait, peut-être lira-t-elle cet article 🙂

1 thought on “Le consulting expliqué à ma mère

  1. jerkyhips

    Merci pour cet article 😉 J’avais déjà tenté l’exercice, sans franc succès, et d’ailleurs pas qu’avec mes parents… Je trouve que le problème n’est pas tant d’expliquer ce que l’on fait que d’arriver à intéresser, même quelques minutes, les interlocuteurs sur des situations ou des problématiques qui leurs passent parfois à des kilomètres au-dessus… Non pas qu’ils soient sots, évidemment, mais simplement que nos histoires n’intéressent finalement que nous. C’est un constat peut-être un peu amère parce qu’on peut avoir l’impression d’être important et de régler des choses cruciales pour l’économie, les décideurs ou les salariés mais cela reste des histoires souvent microscopiques dans une sphère très spécifique du monde professionnel. Au plaisir de poursuivre la discussion très bientôt ! (et de te livrer un secret ou deux…) S.

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